Un regard qui massaï

Être dévisagée sous toutes les coutures j’en ai pris l’habitude depuis fort longtemps et cela ne me dérange pas. Cela fait partie du protocole quand on se déplace en fauteuil roulant. Si au quotidien, je n’y prête guère attention, il en va autrement quand je voyage.

J’aime avant tout m’amuser de la surprise que je provoque pour aller à la rencontre de ceux, qui, en oublient ce qu’ils étaient en train de faire, et stoppe net toute activité, alors même que je passe devant eux. Aux enfants, parfois apeurés, un petit tour de conduite de mon fauteuil roulant électrique fait vite renaître le sourire sur leurs joues. Les femmes timidement viennent toucher mes cheveux, et en constatant que je suis bien réelle, laissent éclater de rire leur curiosité en partie satisfaite.

Quand à la grande majorité des hommes, ils sont irrésistiblement aimantés par la puissance des moteurs de mon fauteuil électrique. Alors quand ils se baissent pour les examiner et me demandent : c’est combien ?  Je leur réponds : euh,…, pardon ? …..

Mon rêve d’Afrique, je l’ai touché lors d’un safari en Tanzanie. Moi qui voulait, depuis mon plus jeune âge, vivre la migration des gnous dans les larges étendues du Serengeti, pister de l’aube au coucher du soleil les Big Five dans le parc de Manyara et admirer le vol des flamands roses sur le lac du Ngorongoro, j’étais bien loin de me douter jusqu’où la curiosité de mes semblables allait m’entraîner…

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C’est au berceau de l'Humanité, à la sortie des gorges d'Olduvai, pile entre le Ngorongoro et le Serengeti, que je fais la rencontre la plus improbable qu’il m’ait été donnée de faire. Planté sous son arbre, à l’entrée d’un restaurant m’attend le Maasaï le plus hardis de la vallée du Rift ! Immobile, il ne va pas me quitter des yeux une seule seconde durant mon déjeuner sous la tonnelle. Pendant plus d’une heure, il n’en perd pas une miette et me fixe de ma descente du véhicule jusqu’au moment où je vais lui rendre son audace en venant à sa rencontre.

Pendant tout le repas, je l’espionnais moi aussi discrètement ce gaillard drapé de sa shuka, une couverture rouge à carreaux et d’un morceau d’étoffe jeté sur son épaule qui m’examine. Les lobes de ses oreilles percées distendus par des disques, il porte un heaume sur la tête, ainsi qu’une lance aiguisée et un petit coutelas. Sa beauté mystérieuse m’évoque immédiatement le mythe du jeune guerrier maasaï qui, venant de tuer un lion, affiche sa célébrité et son prestige dans Le Lion de Joseph Kessel qui m’avait fascinée quand j’étais enfant.

Je m’interroge. Ma tenue est-elle inappropriée ?  Ai-je quelque chose qui cloche ? Quelle curiosité étais-je pour lui ? Me prenait-il pour Olap, déesse de la lune et femme d’Enkai, dieu de la pluie et du ciel ? Entre amusement et questionnement, je décide à la fin du repas de passer à l’attaque en troquant sa hardiesse contre un cadeau qu’il me devait bien.

Après tout cher Maasaï, si moi je t’avais regardé aussi longuement avec autant d’insistance, si j’avais osé te photographier sans te demander la permission et sans te donner un shilling tanzanien, je crois que tu n’aurais pas été très content et me l’aurais fait savoir !

Je n’allais pas te demander d’argent pour m’avoir donné l’occasion d’admirer ton physique athlétique et longiligne, non ! Mais j’étais, depuis le début de notre joute silencieuse, attirée par l’une des parures particulièrement belles et colorées que tu portais. Et au fond de moi-même, j’avais fait le pari que tu m’en donnerais une. Avec la complicité de mon guide, faisant ici office de traducteur, je me suis approchée de lui en lui tendant un rafraîchissement. Notre palabre d’une bonne demi-heure ne m’a pas permis d’en savoir beaucoup plus sur les intentions de sa curiosité. J’ai décroché un sourire et un collier de perles coloré !!

Cher lecteur, vous n’aurez pas de photo immortalisant ce moment où je me suis parée dignement de ce cadeau inespéré !

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© photo principale : phgaillard2001 / Flcikr © photos article de haut en bas : Austin Mills, Andy Lederer
  • Dominique-Laurence Repessé

    Joli récit !